Pardonnés … pour pardonner 24/A 2017 Mt 18, 21-35


Est-ce que vous vous souvenez de l’évangile de dimanche dernier ? « Si ton frère a péché, va le trouver seul à seul, puis avec quelques autres au sein de l’Eglise… S’il n’écoute personne, considère-le comme un païen et un publicain ». Par cette dernière parole, Jésus n’exclue pas, bien au contraire. Il nous dit : « Toi, mon Eglise, tu as fait tout ce que tu as pu pour éveiller, pour réveiller ton frère pécheur. Il ne t’a pas écouté, eh bien, remets-le entre les mains de Dieu, mon Père. Lui va continuer à l’aimer et l’attirer vers Lui, dans son immense miséricorde. C’est ainsi que Jésus a fait avec le publicain Zachée. Jésus nous redit ainsi : « Ce n’est pas toi, homme, qui peux changer le cœur de tes frères, ou même ton cœur à toi. C’est moi et mon Père qui faisons bouger les cœurs endurcis. Par l’Esprit de ton Baptême, je t’ai laissé une place, pour faire bouger ton frère et le ramener au bercail. Cherche-là, avec moi !


Venons-en à cette parabole tout à fait extravagante que nous raconte Jésus aujourd’hui. Comme chaque parabole, elle nous dit 1) Dieu 2) le Royaume de Dieu 3) l’urgence du Royaume de Dieu. Une parabole n’est pas une leçon de morale. Elle nous dit essentiellement le comportement de Dieu. Elle nous dit Dieu. Alors, comment se présente Dieu dans cette parabole ? Nous sommes dans la salle du trône d’un palais royal, quelque part en Orient. Ce roi semble détenteur du pouvoir absolu. Il fait l’état des comptes avec ses fonctionnaires. En face de lui, un débiteur insolvable, redevable d’une somme fabuleuse, l’équivalent de 60 millions de jours de travail. Dans un 1er temps, le roi exige remboursement. Nous voici au niveau de la justice au sens ordinaire du mot, sous le régime de la Loi. Il fallait peut-être que le serviteur passe par là, sinon il n’aurait jamais pris une conscience claire de sa dette et de ses conséquences. Mais ici, le roi va être « saisi de pitié » Et la pitié, on le sait, n’est pas du domaine de la justice, mais de l’Amour. Cette expression « saisi de pitié » dans la langue grecque qui est celle de l’évangile, c’est ‘être ému jusqu’aux entrailles maternelles’. C’est le même mot qui est employé quand Jésus, aux portes de Naïm, rencontre cette maman qui conduit son enfant au cimetière. C’est celle du père de l’enfant prodigue (Lc 15,20). Dans la parabole d’aujourd’hui, quand le fonctionnaire endetté « tombe aux pieds du roi, demeure prosterné et dit :’prends patience envers moi et je te rembourserai tout’, le roi est « saisi de pitié » avec les mêmes sentiments que ceux d’une maman qui protège l’enfant qu’elle porte dans son ventre. On n’est plus ici dans le domaine de la justice humaine, et donc de la Loi. On change de régime. On passe de la Loi à l’Amour. Le droit, qui exige remboursement, est remplacé par la gratuité. Le roi ici remet totalement l’immense dette, sans espoir de retour. Il ne tient même pas compte des mérites. Ce passage du régime de la Loi à celui de l’Amour est magnifiquement exprimé par St Paul dans sa lettre aux chrétiens de Rome (Rm 7 et 8). C’est le passage de l’Ancien Testament avec sa Loi, sa belle ‘Torah’, au Nouveau Testament. C’est l’Amour gratuit de Dieu, tel que la croix de Jésus nous le manifeste, et non plus l’obéissance à la Loi du 1er Testament. La Loi a servi de pédagogue pour un temps. Mais ici, le drame de ce serviteur endetté puis totalement désendetté par cette immense et miséricordieuse remise de dette, c’est de l’avoir accueillie comme un dû et non comme un don. Il s’empresse d’imposer de rendre sa dette à un subordonné qui lui doit l’équivalent de trois mois de salaire au ‘smic’, soit 700 000 fois moins. « Il se jette sur lui pour l’étrangler, en disant :’rembourse ta dette’ ». Il se fait le propriétaire absolu de ce qui lui avait été donné gratuitement, au point même de le transformer en dû : Tu dois ! Il s’en tient à la logique du droit, et non plus à la logique de l’Amour. Sa faute ? Il n’a pas su imiter le roi. « Ne devais-tu pas avoir pitié comme moi-même j’ai eu pitié ? ».

« Soyez parfaits, disait Jésus, comme votre Père est parfait, lui qui fait tomber la pluie sur les justes, mais aussi sur les injustes ». Ce mot ‘comme’ est capital. Etre comme le Père, c’est être Fils, c'est-à-dire image et ressemblance, comme Jésus, seule manière pour nous d’exister en vérité. Le pardon est comme la rivière née d’une source, Dieu. Elle nous traverse si nous la laissons couler vers d’autres. La folie du pardon, oui, c’est une folie, elle est dans cette source. Aux jours difficiles, c’est là qu’il faut venir s’y baigner.

PN